Chaque été, un ami revient de Barcelone émerveillé par l’architecture de Gaudí, mais se rappelle surtout du ballet incessant de touristes tentant de capturer la basilique en arrière-plan. Si vous aussi prévoyez un séjour dans la capitale catalane pour admirer la Sagrada Família, notez bien que prendre un selfie requiert désormais un passage obligé : la zone à selfies officielle. Cette initiative, loin d’être un simple gadget, répond à plusieurs enjeux urbains et sociaux qui méritent qu’on s’y arrête.
Une “zone à selfies” à Barcelone
Lors de ma dernière visite en avril 2025, je me suis retrouvé coincé dans la foule devant la façade de la Nativité, incapable de prendre un cliché sans être bousculé par d’autres visiteurs. Résultat : j’ai vu s’agiter smartphones et appareils photo à tout-va, au point de gêner la circulation des piétons sur les trottoirs. Constatant ces embouteillages humains, la mairie de Barcelone (Ajuntament de Barcelona, 2025) a décidé de délimiter un espace d’environ 6 200 m² entre la façade de la Nativité et la place Gaudí.
L’objectif est simple mais essentiel : fluidifier le flux des passants et réduire les nuisances pour les riverains et commerçants du quartier. En pratique, si vous voulez immortaliser votre visite, vous devrez vous installer dans cette zone balisée. Vous aurez ainsi une vue dégagée sur les flèches achevées de la basilique, sans bloquer la rue environnante. Pour les habitants, c’est un soulagement : fini les piétons immobiles en mode “stop-motion” au beau milieu du trottoir, empêchant quiconque de passer (Association des Commerçants de l’Eixample, 2024).
Les travaux pour aménager cette aire spécifique démarreront à la fin de l’été 2025 et devraient s’achever vers avril 2026. Au menu : plantations pour créer un petit parvis ombragé, bancs pour se reposer et balisage discret pour indiquer aux visiteurs où poser leur smartphone. Un guide municipal explique que “ces aménagements s’inscrivent dans une stratégie globale visant à réinventer l’accueil du tourisme de masse, tout en préservant la qualité de vie des résidents” (Ajuntament de Barcelona, 2025).
Au-delà de cette zone à selfies, d’autres mesures sont déjà envisagées pour désengorger durablement les abords de la Sagrada Família. Par exemple, les plateformes de locations touristiques comme Airbnb verront bientôt leurs règles durcies : plus aucun appartement ne pourra être loué pour des séjours de moins de 31 jours dans un périmètre déterminé autour du monument. Cette décision, soutenue par l’Office du Tourisme de Catalogne (2024), vise à lutter contre la flambée des loyers et l’installation éphémère de vacanciers, qui transforme certains quartiers en “villages fantômes” de jour et “zones festives” de nuit.
Par ailleurs, la taxe de séjour, déjà en vigueur, pourrait connaître une nouvelle hausse, atteignant jusqu’à 15 € par personne et par nuitée dans les hôtels haut de gamme situés à proximité immédiate de la basilique. Cette surtaxe, annoncée par le Conseil municipal, sera consacrée à l’entretien des espaces publics et à la mise en place d’infrastructures durables pour absorber l’afflux des visiteurs (Conseil Municipal de Barcelone, 2025). Concrètement, cela signifie que, si vous réservez une chambre cinq étoiles près de la Sagrada Família, attendez-vous à régler ce supplément pour financer la rénovation des trottoirs et le renforcement des transports en commun.
En définitive, cette “zone à selfies” symbolise une prise de conscience : Barcelone entend préserver l’équilibre entre la richesse patrimoniale de la Sagrada Família et la vie quotidienne de ses habitants. Ma propre expérience m’a montré qu’un simple point de vue peut transformer la manière dont on visite un monument : plutôt que de piétiner sur le bitume à la recherche du cliché parfait, on se retrouve plus serein, tenté de lever les yeux pour admirer la finesse des sculptures plutôt que l’écran de son téléphone. À terme, c’est tout Barcelone qui cherche à réinventer son rapport au voyageur : moins d’agitation, plus d’émerveillement, et un partage harmonieux de l’espace public.






